J’avais cinq ans quand je l’ai vue pour la première fois. Par une belle journée d’été. Je jouais avec mon grand père dans le jardin, dans l’insouciance de la petite enfance. Et puis elle est apparue. Une marque étrange, un signe incongru sur le bras de mon grand père. Quelques chiffres sur la peau parcheminée du vieil homme. Il baissa rapidement la manche de sa chemise, espérant que je n’ai rien vu. Je l’ai vue pourtant, juste un instant, suffisamment pour que je demande:
- qu’est ce que c’est ça papy?
In ne répond pas, il est gêné, sourit timidement, me passe se main dans mes cheveux, me décoiffe, et change de sujet; J’oublie, la journée est trop belle, je suis trop jeune.
J’avais neuf ans. Tout juste. Le jour de mon anniversaire. La sortie de l’hiver. La famille dans un bel ensemble autour du gâteau et des bougies. Au milieu des cadeaux, des rires, des jeux mon grand père a eu un malaise. Il s’effondre sur le canapé. Mon père se précipite sur le téléphone, appelle le docteur. Il arrive, sort son stéthoscope, son appareil à tension, retrousse la manche de mon grand père. Elle est toujours là, tout aussi énigmatique. Je m’approche. Je veux la toucher. Mon père écarte ma main sans me regarder. Je regarde tout le monde s’affaire. Une ambulance arrive. On transporte mon grand père. La fête est finie. Je n’ai toujours pas eu de réponse.
J’avais onze ans. Mon oncle se mariait. Les portes de l’automne. Les gens sont heureux du bonheur des autres. Le vin coule, les chants résonnent. Puis le silence. Un discours. Un toast. Les bras se lèvent verre en main, dressés vers les jeunes mariés. Elle réapparaît/ Mon grand père ne semble pas s’en être aperçu. Il ne rebaisse pas sa manche. Je m’approche. Elle m’attire. Je ne vois plus qu’elle. Je suis à côté de lui, les yeux rivés sur cette suite de chiffre.
- Qu’est ce que c’est que ça papy?
Il semble sortir d’un rêve, retomber sur terre. Il baisse les yeux sur moi, son regard est flou, perdu. Il pose sa main sur la marque, semble la chercher, veut être sur qu’elle est toujours là, ne dit rien. Il me regarde fixement. Me prend dans ses bras, et me murmure à l’oreille qu’un jour il m’expliquera, mas pas aujourd’hui, pas maintenant, ce l’est pas le moment.
J’avais quatorze ans. Un professeur nous racontait la guerre, la résistance, les alliés, les batailles, les grand noms, l’Histoire. Il nous montre les images d’outre tombe. Ces fantômes sortant de la nuit, pas tout à fait mort, à peine vivant. Un cauchemar, une vision d’apocalypse. Je baisse les yeux. Je ne peux le supporter. Je viens de la voir. Pas vraiment la même, et pourtant si peu différente.
J’avais dix huit ans. Une belle journée d’été. Mon grand père vient d’avoir une attaque. Il est sur son lit d’hôpital. Incapable de bouger. Incapable de parler. son regard triste cherche le mien. Il a déjà vu la mort en face, pourtant il a peur. Je le sais. Je le vois dans ses yeux. L’aiguille du goutte à goutte est plantée juste au dessus de la marque, ce tatouage terrible. Je pose ma main par dessus, pour la cacher. Il pleure.
J’avais vingt et un ans. Après trois ans passé dans un fauteuil roulant, assisté, protégé comme un enfant, mon grand père vient de mourir. En silence dans son lit, dans son sommeil. La famille est réunit autour de lui une dernière fois. Mon père cache mal son chagrin, ses mains tremblent, elle serrent un petit bout d’étoffe jaune. Sans retenue il pleure, peu lui importe le regard es autres sur lui.
J’avais vingt quatre ans. Nous sommes des milliers à défiler. Il était encore fécond le ventre d’où est sorti la bête immonde. Elles reviennent les chemises brunes, cette peste. Les hommes ont la mémoire courte. Nous défilons en rang serré contre les fascistes qui resurgissent chez nous, et partout ailleurs. Je porte une pancarte, une simple photo au dessus d’un numéro. Mon héritage.
J’avais quarante trois ans. Mon père vient de mourir à son tour. Un cancer. Il m’a laissé une longue lettre. La lettre que lui avait remis son père après sa première attaque. Elle raconte toute son histoire. La rafle, le camp, la lutte quotidienne pour survivre, l’horreur, la peur qui le tenait encore bien après la libération, les cauchemars, les visions, les visages qui revenaient parfois, son incapacité à parler, à raconter, même à son fils. Il y a des traces de larmes sur le papier jauni par le temps. Les siennes, celles de mon père. Et maintenant les miennes.
J’ai soixante ans. L’age qu’il avait quand j’ai vu pour la première fois cette marque; Je sais maintenant toute l’histoire de ces chiffres. Je suis là où ils sont rentrés dans sa peau, dans sa chair. Je marche dans les allées du camp. Je le vois parmi les autres fantômes en noir et blanc de ces images d’archives. C’est une belle journée d’été. Le soleil brille. Je n’aurais jamais cru qu’il puisse faire un aussi beau temps en pareil endroit. Pourtant j’ai froid, je n’ai jamais eu aussi froid. Pour la première fois depuis longtemps je pleure. Comme un gamin. Un gamin de cinq ans.
- qu’est ce que c’est ça papy?
In ne répond pas, il est gêné, sourit timidement, me passe se main dans mes cheveux, me décoiffe, et change de sujet; J’oublie, la journée est trop belle, je suis trop jeune.
J’avais neuf ans. Tout juste. Le jour de mon anniversaire. La sortie de l’hiver. La famille dans un bel ensemble autour du gâteau et des bougies. Au milieu des cadeaux, des rires, des jeux mon grand père a eu un malaise. Il s’effondre sur le canapé. Mon père se précipite sur le téléphone, appelle le docteur. Il arrive, sort son stéthoscope, son appareil à tension, retrousse la manche de mon grand père. Elle est toujours là, tout aussi énigmatique. Je m’approche. Je veux la toucher. Mon père écarte ma main sans me regarder. Je regarde tout le monde s’affaire. Une ambulance arrive. On transporte mon grand père. La fête est finie. Je n’ai toujours pas eu de réponse.
J’avais onze ans. Mon oncle se mariait. Les portes de l’automne. Les gens sont heureux du bonheur des autres. Le vin coule, les chants résonnent. Puis le silence. Un discours. Un toast. Les bras se lèvent verre en main, dressés vers les jeunes mariés. Elle réapparaît/ Mon grand père ne semble pas s’en être aperçu. Il ne rebaisse pas sa manche. Je m’approche. Elle m’attire. Je ne vois plus qu’elle. Je suis à côté de lui, les yeux rivés sur cette suite de chiffre.
- Qu’est ce que c’est que ça papy?
Il semble sortir d’un rêve, retomber sur terre. Il baisse les yeux sur moi, son regard est flou, perdu. Il pose sa main sur la marque, semble la chercher, veut être sur qu’elle est toujours là, ne dit rien. Il me regarde fixement. Me prend dans ses bras, et me murmure à l’oreille qu’un jour il m’expliquera, mas pas aujourd’hui, pas maintenant, ce l’est pas le moment.
J’avais quatorze ans. Un professeur nous racontait la guerre, la résistance, les alliés, les batailles, les grand noms, l’Histoire. Il nous montre les images d’outre tombe. Ces fantômes sortant de la nuit, pas tout à fait mort, à peine vivant. Un cauchemar, une vision d’apocalypse. Je baisse les yeux. Je ne peux le supporter. Je viens de la voir. Pas vraiment la même, et pourtant si peu différente.
J’avais dix huit ans. Une belle journée d’été. Mon grand père vient d’avoir une attaque. Il est sur son lit d’hôpital. Incapable de bouger. Incapable de parler. son regard triste cherche le mien. Il a déjà vu la mort en face, pourtant il a peur. Je le sais. Je le vois dans ses yeux. L’aiguille du goutte à goutte est plantée juste au dessus de la marque, ce tatouage terrible. Je pose ma main par dessus, pour la cacher. Il pleure.
J’avais vingt et un ans. Après trois ans passé dans un fauteuil roulant, assisté, protégé comme un enfant, mon grand père vient de mourir. En silence dans son lit, dans son sommeil. La famille est réunit autour de lui une dernière fois. Mon père cache mal son chagrin, ses mains tremblent, elle serrent un petit bout d’étoffe jaune. Sans retenue il pleure, peu lui importe le regard es autres sur lui.
J’avais vingt quatre ans. Nous sommes des milliers à défiler. Il était encore fécond le ventre d’où est sorti la bête immonde. Elles reviennent les chemises brunes, cette peste. Les hommes ont la mémoire courte. Nous défilons en rang serré contre les fascistes qui resurgissent chez nous, et partout ailleurs. Je porte une pancarte, une simple photo au dessus d’un numéro. Mon héritage.
J’avais quarante trois ans. Mon père vient de mourir à son tour. Un cancer. Il m’a laissé une longue lettre. La lettre que lui avait remis son père après sa première attaque. Elle raconte toute son histoire. La rafle, le camp, la lutte quotidienne pour survivre, l’horreur, la peur qui le tenait encore bien après la libération, les cauchemars, les visions, les visages qui revenaient parfois, son incapacité à parler, à raconter, même à son fils. Il y a des traces de larmes sur le papier jauni par le temps. Les siennes, celles de mon père. Et maintenant les miennes.
J’ai soixante ans. L’age qu’il avait quand j’ai vu pour la première fois cette marque; Je sais maintenant toute l’histoire de ces chiffres. Je suis là où ils sont rentrés dans sa peau, dans sa chair. Je marche dans les allées du camp. Je le vois parmi les autres fantômes en noir et blanc de ces images d’archives. C’est une belle journée d’été. Le soleil brille. Je n’aurais jamais cru qu’il puisse faire un aussi beau temps en pareil endroit. Pourtant j’ai froid, je n’ai jamais eu aussi froid. Pour la première fois depuis longtemps je pleure. Comme un gamin. Un gamin de cinq ans.
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