-C’est pas compliqué, vous allez vite comprendre.
L’objet était incongru dans le décor. Des livres partout. Du sol au plafond. Des piles de livres recouvrant les meubles, remplaçant les meubles même. Incongrue une petite télé portable, posée là sur un tas de bouquins.
Sa vie, il l’avait vécue tout entière dans les livres. Professeur de français pendant 40 ans, il avait tenté et réussi, parfois, de donner l’amour des lettres à ses élèves. Vouant aux gémonies la télé, instrument de décébration de la population. Toute sa vie il l’avait bannie de son logis. Jusqu’à ce jour.
Ce n’était pas un jour comme les autres. Un jour destiné à devenir historique. C’était le 12 juillet 1998, l’équipe de France de football allait disputer la finale de la coupe du monde.
Pour être rat de bibliothèque, il n’en était pas moins sensible aux joutes sportives, et particulièrement au jeu de la balle au pied. Chacun a ses petites faiblesses, ses petits péchés mignon, ses gourmandises. Lui c’était le football, et le vin de Moselle.
Il avait dans le temps, tâté du crampon et du ballon. C’était il y bien longtemps, il avait raccroché depuis des année son maillot au porte manteau, et se contentait de suivre à la radio et dans les journaux les résultats des matches du championnat, des coupes diverses et variées, des tournois de plus en plus nombreux.
C’est ainsi que pendant tout un mois, l’oreille collée à son poste à transistor, il avait vibré aux exploits de l’équipe tricolore black, blanc, beur, comme ne manquaient pas de la qualifier les journalistes jamais à court de lieu commun et de clichés éculés.
Chaque matin il allait au kiosque acheter Le Monde, et L’Equipe et discourais avec les habitants du quartier des fortunes diverses des formations nationales en lice dans la joute sportive mondiale, voire mondialisante. Tout le monde écoutait avec attention les analyses du professeur, accordant à ses avis tout le crédit que leur conférait son titre ronflant. Il était tout autant respecté pour son savoir livresque, ses connaissances bibliographiques, que pour son érudition footbalistique. Le professeur était une figure du quartier, pour tous, jeunes et vieux.
Alors quand vint le jour de gloire, ce dimanche là, au kiosque de ses habitudes, la fièvre s’était déjà emparée de la foule, restreinte certes par les premier départ en vacance, quand il apparut. Ponctuel comme à son habitude, baguette sous le bras, petit gâteaux et bouteille de vin de Moselle pour son repas dominical dans son panier. Il fut accueilli avec gentillesse par tout ceux présent et la discussion s’engagea sur le sujet principal, sujet unique en fait, la finale.
Chacun y allait de son pronostic. Pessimistes s’engueulant avec optimistes. On critiquait les joueurs, l'entraîneur. On échafaudait des stratégies pour vaincre l’ennemi. On se voyait déjà en haut de l’affiche du football mondial, remerciant Dieu et les joueurs du bonheur d’être champion.
Puis on demanda à chacun où il irait pour voir le match du siècle. Tranquille chez soi, ou dans un lieu public mêlé à la foule en délire, peut-être au Stade-De-France pour les plus chanceux. Le professeur dit que comme à son habitude il écouterait tout cela à la radio. ce fut un concert de protestation. Il était impensable que l’on puisse se contenter du son et se priver de l’image, un tel événement ne se reproduirait pas de sitôt. C’était tout aussi important que le premier pas de l’homme sur la Lune. Ce serait sacrilège de ne pas suivre le match à la télé.
On lui proposa le café du coin. Il refusa, trop bruyant à son goût. On lui proposa de l’accueillir. Il refusa encore, il ne voulait pas déranger. Enfin le fils de sa concierge trouva la solution idéale. Il allait lui prêter sa télé, il n’en aurait pas besoin, il serait avec ses copains au café. Le professeur refusa, jamais la télé n’était rentrée chez lui, ce serait une trahison de ses convictions. On lui répliqua que dans des cas extrêmes, dans des situations de cette importance on pouvait faire exceptions à la règle, la télé repartirait chez elle dès le lendemain, il n’y aurait aucun risque. Il était tenté par l’idée, et se laissa convaincre au bout du compte.
C’est ainsi que l’objet de son ressentiment pénétra dans son antre. Les tenants des lieux en furent tout étonnés. De mémoire de livre on avait jamais vu un instrument aussi étrange. Ils s’interrogèrent sur son usage, et sur les risques qu’ils couraient, eux les chouchou du maître de maison, avec l’intrusion de l’étranger. Ils tentèrent de le repousser, occupant chaque centimètre carré de l’espace, investissants les meubles, débordant sur le sol, ne laissant aucune aire d’atterrissage pour le visiteur. Peine perdue. Ne trouvant nul lieu vierge de la présence des livres, et ne voulant rien bousculer dans l’ordre de son désordre, on posa le cube mystérieux sur une pile d’ouvrage. Outrage suprême pour les seigneurs du château.
- C’est pas compliqué, vous allez vite comprendre, il suffit d’appuyer sur ce bouton pour allumer, pour baisser ou monter le son c’est celui ci, et pour éteindre c’est là, pour zapper, changer les chaînes quoi, vous choisissez le numéro sur la télécommande , vous avez compris.
Il avait compris, il ne fallait pas le prendre pour un débile parce qu’il avait résisté jusqu’à présent à l’invasion du tube cathodique. Tout cela était parfaitement simple, enfantin. De toute façon il lui suffisait de savoir allumer et éteindre, il n’avait pas l’intention de passer la journée à zapper comme il disait. Juste voir ce match, et puis après... adieu.
Il n’était pas réellement réfractaire aux progrès, aux innovations techniques de son siècle, mais il avait du mal à s’y faire, à suivre la marche du temps. Il gardait depuis des années son vieux téléphone en bakélite noire, un modèle antique, massif, à la sonnerie stridente au cadran d’un autre temps, alors que les portables envahissaient les rues. Et puis la télé ce n’était pas la même chose, à quoi bon en posséder une, il y avait la radio et les journaux pour se tenir au courant des informations, pour les images il y avait le cinéma, et puis rien ne remplacerait un bon livre. Il s’était souvent disputé avec sa femme à ce sujet. Elle lui reprochait d’être un vieux con réactionnaire, un fou à mettre au musée avec les antiquités. Elle devait bien rire aujourd’hui, si elle voyait le poste, posé au milieu du salon.
Il dîna rapidement et s’installa dans son fauteuil à l’heure dite. Comme on lui avait expliqué il appuya sur le bouton, et l’image se fit dans le poste. Après quelques minutes il coupa le son. Il ne supportait pas les commentaires débiles du journaliste. Il regarderait justes les images. Pendant un moment il pensa à allumer la radio, mais il pensa que cela risquerait de faire trop, les journalistes de la radio décrivaient toutes les actions, il n’en avait pas besoin, il voyait tout en détail.
Zidane marqua une première fois. De la rue monta une exclamation. Il entendit des chaises se renverser dans l’appartement du dessus. Il resta calme, rien n’était fait il restait encore beaucoup à jouer.
Zidane marqua une deuxième fois. La rue explosa encore, l’immeuble retenti d’un cri. Les chaises de l’appartement du dessus devaient être définitivement brisées. Il sentit monter l’excitation. deux buts c’était une bonne avance mais il ne fallait pas se relâcher. Deux buts c’était une bonne avance mais il ne fallait pas se relâcher.
A la pause il alla voir à la fenêtre. Les gens riaient, se congratulaient, on lui fit signe, il les salua. Le match repris.
Petit marqua une troisième fois. Cris de joie et hurlements de bonheur emplirent l’espace, les murs tremblèrent, les livres tombèrent de leur étagères. Il se leva d’un coup, emporté par le mouvement de victoire de la France entière.
L’image du poste de télévision se fit floue. Les murs se mirent à tanguer et à tourner; Ses jambes faiblirent. Il voulu se raccrocher à quelque chose, son fauteuil, une table. Il ne trouva rien. Il s’effondra sur le tapis, au milieu de ses livres. Le poste marchait toujours sans le son. Il ne put entendre avant de partir le commentateur avoir cette phrase définitive:
- Après avoir vu ça on peut mourir tranquille.
L’objet était incongru dans le décor. Des livres partout. Du sol au plafond. Des piles de livres recouvrant les meubles, remplaçant les meubles même. Incongrue une petite télé portable, posée là sur un tas de bouquins.
Sa vie, il l’avait vécue tout entière dans les livres. Professeur de français pendant 40 ans, il avait tenté et réussi, parfois, de donner l’amour des lettres à ses élèves. Vouant aux gémonies la télé, instrument de décébration de la population. Toute sa vie il l’avait bannie de son logis. Jusqu’à ce jour.
Ce n’était pas un jour comme les autres. Un jour destiné à devenir historique. C’était le 12 juillet 1998, l’équipe de France de football allait disputer la finale de la coupe du monde.
Pour être rat de bibliothèque, il n’en était pas moins sensible aux joutes sportives, et particulièrement au jeu de la balle au pied. Chacun a ses petites faiblesses, ses petits péchés mignon, ses gourmandises. Lui c’était le football, et le vin de Moselle.
Il avait dans le temps, tâté du crampon et du ballon. C’était il y bien longtemps, il avait raccroché depuis des année son maillot au porte manteau, et se contentait de suivre à la radio et dans les journaux les résultats des matches du championnat, des coupes diverses et variées, des tournois de plus en plus nombreux.
C’est ainsi que pendant tout un mois, l’oreille collée à son poste à transistor, il avait vibré aux exploits de l’équipe tricolore black, blanc, beur, comme ne manquaient pas de la qualifier les journalistes jamais à court de lieu commun et de clichés éculés.
Chaque matin il allait au kiosque acheter Le Monde, et L’Equipe et discourais avec les habitants du quartier des fortunes diverses des formations nationales en lice dans la joute sportive mondiale, voire mondialisante. Tout le monde écoutait avec attention les analyses du professeur, accordant à ses avis tout le crédit que leur conférait son titre ronflant. Il était tout autant respecté pour son savoir livresque, ses connaissances bibliographiques, que pour son érudition footbalistique. Le professeur était une figure du quartier, pour tous, jeunes et vieux.
Alors quand vint le jour de gloire, ce dimanche là, au kiosque de ses habitudes, la fièvre s’était déjà emparée de la foule, restreinte certes par les premier départ en vacance, quand il apparut. Ponctuel comme à son habitude, baguette sous le bras, petit gâteaux et bouteille de vin de Moselle pour son repas dominical dans son panier. Il fut accueilli avec gentillesse par tout ceux présent et la discussion s’engagea sur le sujet principal, sujet unique en fait, la finale.
Chacun y allait de son pronostic. Pessimistes s’engueulant avec optimistes. On critiquait les joueurs, l'entraîneur. On échafaudait des stratégies pour vaincre l’ennemi. On se voyait déjà en haut de l’affiche du football mondial, remerciant Dieu et les joueurs du bonheur d’être champion.
Puis on demanda à chacun où il irait pour voir le match du siècle. Tranquille chez soi, ou dans un lieu public mêlé à la foule en délire, peut-être au Stade-De-France pour les plus chanceux. Le professeur dit que comme à son habitude il écouterait tout cela à la radio. ce fut un concert de protestation. Il était impensable que l’on puisse se contenter du son et se priver de l’image, un tel événement ne se reproduirait pas de sitôt. C’était tout aussi important que le premier pas de l’homme sur la Lune. Ce serait sacrilège de ne pas suivre le match à la télé.
On lui proposa le café du coin. Il refusa, trop bruyant à son goût. On lui proposa de l’accueillir. Il refusa encore, il ne voulait pas déranger. Enfin le fils de sa concierge trouva la solution idéale. Il allait lui prêter sa télé, il n’en aurait pas besoin, il serait avec ses copains au café. Le professeur refusa, jamais la télé n’était rentrée chez lui, ce serait une trahison de ses convictions. On lui répliqua que dans des cas extrêmes, dans des situations de cette importance on pouvait faire exceptions à la règle, la télé repartirait chez elle dès le lendemain, il n’y aurait aucun risque. Il était tenté par l’idée, et se laissa convaincre au bout du compte.
C’est ainsi que l’objet de son ressentiment pénétra dans son antre. Les tenants des lieux en furent tout étonnés. De mémoire de livre on avait jamais vu un instrument aussi étrange. Ils s’interrogèrent sur son usage, et sur les risques qu’ils couraient, eux les chouchou du maître de maison, avec l’intrusion de l’étranger. Ils tentèrent de le repousser, occupant chaque centimètre carré de l’espace, investissants les meubles, débordant sur le sol, ne laissant aucune aire d’atterrissage pour le visiteur. Peine perdue. Ne trouvant nul lieu vierge de la présence des livres, et ne voulant rien bousculer dans l’ordre de son désordre, on posa le cube mystérieux sur une pile d’ouvrage. Outrage suprême pour les seigneurs du château.
- C’est pas compliqué, vous allez vite comprendre, il suffit d’appuyer sur ce bouton pour allumer, pour baisser ou monter le son c’est celui ci, et pour éteindre c’est là, pour zapper, changer les chaînes quoi, vous choisissez le numéro sur la télécommande , vous avez compris.
Il avait compris, il ne fallait pas le prendre pour un débile parce qu’il avait résisté jusqu’à présent à l’invasion du tube cathodique. Tout cela était parfaitement simple, enfantin. De toute façon il lui suffisait de savoir allumer et éteindre, il n’avait pas l’intention de passer la journée à zapper comme il disait. Juste voir ce match, et puis après... adieu.
Il n’était pas réellement réfractaire aux progrès, aux innovations techniques de son siècle, mais il avait du mal à s’y faire, à suivre la marche du temps. Il gardait depuis des années son vieux téléphone en bakélite noire, un modèle antique, massif, à la sonnerie stridente au cadran d’un autre temps, alors que les portables envahissaient les rues. Et puis la télé ce n’était pas la même chose, à quoi bon en posséder une, il y avait la radio et les journaux pour se tenir au courant des informations, pour les images il y avait le cinéma, et puis rien ne remplacerait un bon livre. Il s’était souvent disputé avec sa femme à ce sujet. Elle lui reprochait d’être un vieux con réactionnaire, un fou à mettre au musée avec les antiquités. Elle devait bien rire aujourd’hui, si elle voyait le poste, posé au milieu du salon.
Il dîna rapidement et s’installa dans son fauteuil à l’heure dite. Comme on lui avait expliqué il appuya sur le bouton, et l’image se fit dans le poste. Après quelques minutes il coupa le son. Il ne supportait pas les commentaires débiles du journaliste. Il regarderait justes les images. Pendant un moment il pensa à allumer la radio, mais il pensa que cela risquerait de faire trop, les journalistes de la radio décrivaient toutes les actions, il n’en avait pas besoin, il voyait tout en détail.
Zidane marqua une première fois. De la rue monta une exclamation. Il entendit des chaises se renverser dans l’appartement du dessus. Il resta calme, rien n’était fait il restait encore beaucoup à jouer.
Zidane marqua une deuxième fois. La rue explosa encore, l’immeuble retenti d’un cri. Les chaises de l’appartement du dessus devaient être définitivement brisées. Il sentit monter l’excitation. deux buts c’était une bonne avance mais il ne fallait pas se relâcher. Deux buts c’était une bonne avance mais il ne fallait pas se relâcher.
A la pause il alla voir à la fenêtre. Les gens riaient, se congratulaient, on lui fit signe, il les salua. Le match repris.
Petit marqua une troisième fois. Cris de joie et hurlements de bonheur emplirent l’espace, les murs tremblèrent, les livres tombèrent de leur étagères. Il se leva d’un coup, emporté par le mouvement de victoire de la France entière.
L’image du poste de télévision se fit floue. Les murs se mirent à tanguer et à tourner; Ses jambes faiblirent. Il voulu se raccrocher à quelque chose, son fauteuil, une table. Il ne trouva rien. Il s’effondra sur le tapis, au milieu de ses livres. Le poste marchait toujours sans le son. Il ne put entendre avant de partir le commentateur avoir cette phrase définitive:
- Après avoir vu ça on peut mourir tranquille.
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