mardi 13 octobre 2009

Memento Mori

Ça fait mal. Je n’aurais jamais cru que ça faisait aussi mal. J’aurais du le deviner, un projectile de métal lancé à plusieurs centaines de kilomètres par heures rencontrant un bout de chair molle ça ne pouvais pas être comme une piqûre de moustique. Mais là je déguste un max.
Il y a d’abord une brûlure, et puis une douleur sourde, lancinante qui se répand peu à peu dans tout le corps. Je me tordrais de douleur si je n’étais pas cloué au sol, sur le goudron chaud et dur du trottoir et si je n’avais déjà perdu autant de sang.
Tu as fais un coussin avec ta veste, tu me l’as placé sous la tête. C’est gentil de t’occuper de moi, mais j’ai peur que ça ne serve à rien. Je sais que je ne m’en sortirais pas. Depuis que j’ai vu ce fou furieux, ce psychopathe sortir son flingue par la vitre de sa voiture, j’ai su que c’était l’heure, et si je suis encore vivant, si peu certes, c’est parce que je me suis levé avant qu’il ne me tire entre les deux yeux et que j’ai pris la balle dans le bide. Alors même le mouchoir que tu presse sur ma plaie n’est que cautère sur jambe de bois, regarde le il est déjà rouge de mon sang, imbibé, souillé, il ne retient rien. Il fuit, comme ma vie. Tu as beau appuyer dessus de toutes tes forces, jusqu’à m’en faire mal, tu ne changeras rien. Je nage, je me noie dans une mare de sang, une mini mer rouge.
Tu me parles, j’entends à peine ce que tu me dis. Je dois déjà être ailleurs. Je vois tes lèvres bouger, devine les sons. Juste un murmure. Tu veux me rassurer, me dire que les secours vont arriver, que tout ira bine, que je vais m’en sortir. Je voudrais te dire que c’est faux, mais tu poses un doigt sur ma bouche pour la clore. Comme dans les films, ne pas parler pour ne pas se fatiguer, garder des forces pour plus tard.
Il n’y aura pas de plus tard, c’est ça que je veux te dire. Alors pourquoi garder des forces, celles qu’il me reste encore je veux les utiliser, elle ne me serviront pas dans l’après, quel qu’il soit, il ne me feront pas un crédit, un à valoir pour ma prochaine vie. Je veux m’en servir m’en servir maintenant. Te dire que je suis content. Pas de mourir, qui pourrait l’être à trente ans à peine. J’ai toute ma vie devant moi, des tas de choses à faire, rencontrer la femme de ma vie, voir grandir mes enfants, vieillir sous un chêne entouré de mes petits enfants. Où pas. Je pourrais vieillir comme sur cette photo qu’il y a chez toi, ce vieillard assis à la terrasse d’un café, sirotant je ne sais quel alcool, clope au bec, seul, avec pour toute compagnie un vieux chien fidèle. Quel que soit l’avenir qui m’était promis j’aurais aimé le vivre.
Mais à tout prendre je suis content de mourir comme ça. Pas sur un trottoir, d’une balle tirée par un cinglé, balle perdue qu’il a fallu que je retrouve. C’est une mort idiote. Mais mourir au grand air, sous les arbres, avec les dernières lueurs du jour qui jouent à cache-cache avec les feuilles, mourir en entendant le chant des oiseaux, et une cloche qui sonne dans le clocher de l’église d’à côté, mourir dans le parfum lointain des fleurs, mourir au printemps, au mois de mai, un jour férié, comme une tradition familiale, mourir alors que le crépuscule gagne peu à peu la ville, m’enveloppe, et me rend la transition plus facile avec le noir complet qui m’attend. Ne pas mourir dans une chambre d’hôpital anonyme, blanche du sol au plafond, traversé par toutes sortes de tubes, entouré de machines qui contrôlent mon rythme cardiaque, m’aident à respirer, font bip-bip, avec le regard apitoyé des gens sur ma déchéance physique, leur regard apeuré de voir la mort de si près, l’image de leur propre finitude. Je sais trop ce que c’est. Je meurs dehors, dans les couleurs du printemps, et en bonne santé.
Tu n’as pas l’air de m’entendre? C’est sans doute parce que je ne parle pas. J’imagine que je suis encore capable de te parler, mais aucun son ne sort de ma bouche. Il parait que quand on meurt on revoit toue sa vie défiler devant ses yeux, comme dans un film. Je ne voit pas le film de ma vie. Je suis en train d’imaginer celui de ma mort. Peut être suis-je déjà mort, et que tout cela n’est qu’un rêve, un rêve post mortem. Pourtant je suis encore vivant, j’ai mal, je sens la douleur de ma plaie, j’ai sous les doigts la sensation du sang poisseux en train de coaguler. Alors peut être que je te parle vraiment, mais que tu ne veux pas m’entendre.
A quoi bon écouter les élucubrations d’un moitié mort, moitié conscient de ce qu’il dit, déjà pris dans un délire verbal sans queue ni tête. C’est ça que tu te dis. Et si j’avais justement maintenant des choses capitales à dire, je suis au seuil du connaître la vérité sur la plus grande question de l’humanité, qui y a-t-il après la vie? Et toi tu m’ignores, tu préfères appeler des secours qui ne viennent pas. Pourtant ils sont si près. Tu hurle dans le vide, personne autour de nous. Il n’y que toi et plus tout à fait moi. Plus tout à fait, mais encore un peu. J’ai besoin de quelqu’un qui m’écoute maintenant, même en faisant semblant.
Tu pleures. Je ne veux pas que tu pleures. Je n’aime pas voir les filles pleurer, surtout quand je suis responsable de leurs larmes, tu le sais. Je ne veux pas partir en te voyant pleurer, je ne t’ai jamais vue pleurer. Je t’ai vue triste, dure, en colère parfois, mais quand je me souviens de toi c’est souriant, riant, heureuse. Je ne supporterais pas de passer l’éternité en ayant pour dernier souvenir de toi celui de ton visage mouillé de larmes. Je te raconterais bien encore des bêtises, je te ferais bien rire encore une fois, desprogiens jusqu’au bout, plaisantant de ma mort, usant d’un humour noir, et rouge comme mon sang qui n’en finit pas de s’enfuir. Malheureusement je ne peux plus.
J’aimerais pouvoir essuyer tes larmes, mas mes bras refusent de bouger, ils pèsent une tonne chacun, le bon côté des choses c’est que je les sens encore. Ce qui n’est plus le cas pour mes jambes. Je meurs morceaux après morceaux. La mort remonte lentement, à mesure que le sang s’écoule. Pendant combien de temps va t-il couler? Combien de litres de sang ai-je en moi? Il fut un temps où je le savais, mais j’ai oublié. Je ne vais pas tarder à tout oublier. Et puis de toute façon qu’est-ce que ça changerait. Ça ne l’empêcherait pas de se répandre sur le trottoir, de s’écouler dans le caniveau. “Il y a en centre ville de l’eau coule le long des rues”. D’où est-ce que ça vient? Pourquoi est-ce que ça me revient maintenant? Je dois être en train de perdre la raison, de délirer.
J’ai l’impression de ne pas finir d’en finir. Combien de temps depuis le coup de feu? Combien de litres ai-je perdu? Ça pourrait être amusant de calculer ça. Sachant le diamètre du trou que j’ai au milieu du ventre, le débit moyen du sang dans les artères et les veines à ce niveau du corps, en combien de temps un homme de ma corpulence se videra-t-il de tout son sang? A partir de combien de litres plongera-t-il pour de bon? Dernière question combien de temps lui reste-t-il? Je suis désolé de ne pas te donner toutes les données, ça risque d’être plus difficile à calculer, tu devras te contenter d’une réponse approximative.
En fait tous les calculs te seront épargnés. C’est bientôt fini. Jen e sens presque plus rien. Je n’entend plus les oiseaux. Je ne vois plus que quelques ombres au dessus de moi. C’est maintenant qu’il me faudrait un peu plus de temps, j’ai tant de choses à die encore, avant de partir. Combien je suis heureux de t’avoir connu, de m’être senti vivant avant de mourir à côté de toi, de tous les souvenirs que j’ai grâce à toi. Et comme j’aimerais aussi ne rien dire, rester là dans un silence parfait, un silence qui ne serait pas gêné, qui n’était jamais gêné. “On en aura eu des silences et des fous rires, puis vint le temps de la dernière danse, c’était bien ce fut pire”. Encore des mots qui me viennent de je ne sais où. D’une chanson. C’est normal, tout fini par des chansons. Tu vois je suis encore capable de faire de l’humour.
Je suis fatigué. J’ai envie de fermer les yeux. Je sais que je ne les ouvrirais plus. C’est plus fort que moi. Il me faudrait juste quelques instants de plus pour te dire que si possible je ne veux pas que l’on pleure à mon enterrement, je ne veux pas de musique triste et solennelle, mais une musique que j’aime, Sinatra peut être, ou si c’est trop, le simple piano de Brad Meldhau, que je ne veux pas de cérémonie religieuse même si mes parents y tiennent, que je veux juste quelques personnes autour du trou, que même si je ne suis pas juif je veux que tu m’écrive un Kaddish, tu sais une prière pour les morts où à aucun moment il n’est question de la mort, je voudrais qu’elle parle du bon vieux temps, du temps des rires, de ce qui restera pour moi l’Age D’Or. Ce sera ma dernière volonté.
Je sens une larme couler sur ma joue. Je ne sais pas si elle est à moi ou à toi. Partageons la. Ce sera la dernière chose que je ressentirais. Je crois entendre une sirène, voir des gyrophares bleu. Je suis trop fatigué, j’ai perdu trop de sang, des litres, peut être pas les sept litres que l’on possède en moyenne, c’est bizarre que je m’en souvienne maintenant que je n’en ai plus besoin, juste à cet instant où plus rien n’a d’importance.
Tu t’es penchée au dessus de moi. Je devine que tu me parles. Mais c’est trop tard, je ne saurais jamais ce que tu as dit, je garderais juste le souvenir d’un visage ami, de quelques jours de bonheur, de longues soirées à parler de tout et de rien, surtout de rien. Je suis trop fatigué pour sourire. J’aurais tant aimé mourir en souriant. Dernière politesse face au désespoir. Je ferme les yeux. Je me sens glisser.
Et là je dors. Et là je...

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